Bateau stop

En plein milieu de golfe de Gascogne, après le coucher du soleil, nous sommes en panne totale de vent. La mer est un miroir à peine ondulé par les souvenirs des gentilles brises de l'après-midi.

Mais là, plus rien. Le spi pend à la verticale trempé par la rosée.

Dans l'obscurité naissante, un vol rapide passe derrière le bateau. Je n'ai pas le temps de l'identifier, mais ce que j'ai entrevu me laisse perplexe. Ce n'est pas un oiseau de mer.

Je ne me creuse pas longtemps la cervelle, puisque Hermès le pigeon atterrit sur la bôme.

- T'es fatigué mon gros ?

- Tu veux te reposer pour la nuit ?

- Es-tu sûr qu'on va dans la bonne direction ?

Qu'est ce qu'y me baragouine celui-là ? Je l'observe attentivement d'un œil et de l'autre. Pas de doute, c'est bien un animal à deux pattes et y sont pas tous sympas dans ct' espèce là.

Prudence, refaisons un petit tour d'inspection. Bon d'un côté, j'en ai ras les pectoraux de ramer dans l'air depuis ce matin, mais ce grand barbu, j'le connais pas et j'tiens pas à finir assaisonné aux petits pois. C'est bien marqué sur la recette : pigeonneau, moi, j'suis bien trop coriace, mais est-ce qu'il s'y connaît en cuisine l'escogriffe ?

Bon, tant pis, je tente, mais je vais me mettre le plus loin possible du bipède.

Et notre bateau stoppeur se pose sur une écoute de spi tout à l'avant et n'en bouge plus.

Vers minuit, Eole nous gratifie d'une brise arachnéenne, mais dans le nez. Si je ne fais rien, le spi va se gonfler à l'envers et nous allons reculer.

Je prends délicatement Hermès qui roupille. Il proteste à peine et je le pose au pied du mât pendant que j'affale le spi et que j'envoie le foc.

Le bateau se remet en route. 0,1 nœud, 0,2…0,5, 1 nœud. Valinouk glisse sans bruit sur la mer lisse. L'eau est incroyablement phosphorescente cette nuit, les poupes sont comme deux torches vertes allumées à l'arrière du catamaran.

Le vent continue à monter, le bateau en profite pour accélérer franchement et le sourire du capitaine s'agrandit.

Le pied de mât risque d'être arrosé si ça forcit encore.

- Viens Hermès, je vais te mettre à l'abri

Mais, y va me faire faire tout le tour du bateau ou quoi ? Je voudrais bien dormir tranquille moi, j'ai de la route à faire demain. Ca y est, y m' pose.

Ah ! c'est sympa ce recoin à l'abri du vent. Y'a même de l'antidérapant. Finalement, ç'a pas l'air d'un mauvais bougre. Allez, dodo.

Au petit jour, Hermès se réveille, dédaigne le muesli que Marilau lui présente et s'élance tout droit… à l'opposé de notre direction.

Désolé, petit pigeon, on a rallongé un peu ta route, mais tu t'es bien reposé. Bonjour chez toi !